9. Seconde nuit de garde à vue.

Posté le : 18/06/2025 par doudi.

Mon voisin de cellule appelle pour aller fumer. Il s’y reprend à plusieurs reprises, et crescendo dans la puissance de frappe. Au bout d’un moment qui semble durer plusieurs dizaines de minutes, deux agents pénètrent dans le couloir, un homme et une femme. Pas franchement l’air commode, ils le rabrouent pour savoir ce qu’il veut, et lui reprochent de ne pas être patient. Comme c’était l’heure de la relève (comment aurait-on pu le savoir, j’ai envie de dire !), c’est la raison qu’ils invoquent pour ne pas être arrivés rapidement. Et selon eux, ce n’est pas une raison pour se déchainer de la sorte… Je sens qu’il va falloir faire profil bas avec ces deux-là.

Lorsqu’ils ramènent le fumeur à sa cellule, je tapote à mon tour délicatement à ma porte. Ils s’approchent, me demandent ce que je veux, je leur réponds que je souhaite juste passer aux toilettes. Leur regard est sombre, rempli d’animosité. J’y ai pourtant mis les formes, je n’ai pas frappé fort, je suis poli et courtois (bonjours, s’il vous plait, merci), sans doute même plus que de raison.

Ils m’ouvrent, et avant que je n’ai atteint la porte des WC, ils me demandent pourquoi je suis là. Les mises en garde de mon avocat me reviennent. Je leur répond que ce serait trop long à expliquer, et que je préfère ne pas en parler. Je ressens alors une vague de haine dans leur regard, et je comprends qu’en réalité, ils savent déjà pourquoi je suis là. Dans leurs yeux, je suis un “tueur de flics”, rien de moins. C’est subjuguant, et assez déstabilisant, cette vague de haine. Leur agressivité est palpable, surtout chez la femme, mais le cowboy bodybuildé ne vaut pas beaucoup mieux.

Je fais mes affaires dans ce lieu toujours aussi sordide, mais où la lumière a été remplacée ! J’en serais presque heureux, si ça ne mettait pas encore plus en évidence l’insalubrité du local.

Je retourne en cellule, et je fais la seule chose à faire : patienter. Prochaine étape, le “dîner”. Je ne sais pas si je dois m’en réjouir ou l’appréhender.

Je ne nie pas qu’il me vient quelques idées sombres, très sombres, trop sombres. Je n’ai pas de lacet ni de corde pour me pendre, mais une couverture de survie bien enroulée autour de la tête doit sans doute faire le même effet qu’un sac en plastique. J’irai même jusqu’à vérifier qu’on ne puisse pas respirer au travers (et je peux vous le dire : on ne peut pas).

Quand ma nouvelle geôlière vient pour le dîner, elle m’ordonne de rester au fond de la cellule avant de l’ouvrir, pour me demander si je veux manger. Vu l’ambiance de la fois précédente et sa façon de procéder, je fais en sorte d’être le plus neutre possible :
oui je veux bien, merci.
Elle ne me demandera pas ce que je veux, ni même si j’ai des allergies. Elle re-claquera la porte aussitôt et disparaîtra le temps d’aller faire chauffer au micro-onde.

A son retour, je lui demande si je peux, au préalable, passer aux toilettes pour me laver les mains. Elle me déposera le plat au sol, me dira de patienter trois minutes, et me claquera la porte au nez. Ambiance…

Elle reviendra un bon moment après (ou alors les trois minutes m’auront paru interminables). En ouvrant la porte, elle m’agresse aussitôt :
Je vous préviens, ne tentez rien, j’ai branché ma caméra !
Elle pointe du doigt dans le même temps la caméra attachée au milieu de son buste. Je lui réponds calmement que je n’avais aucune intention de l’agresser, je souhaite juste aller me laver les mains. Elle me laisse aller aux toilettes, je me savonne encore et encore (putain d’encre à empreintes qui reste inscrustée), j’en profite pour me rafraichir aussi un peu le visage, puis je ressors (en oubliant d’éteindre la lumière).
Et la lumière, vous croyez que c’est moi qui vais l’éteindre pour vous ? que je suis votre boniche ?
La brutalité de l’agression me laisse sans voix, je tente vaguement de trouver mes mots, mais au lieu de cela, je retourne éteindre, puis je présente mes excuses, j’ai oublié, ce n’est pas dans mes habitudes, je suis désolé… Elle me fait toujours bien face, la caméra bien orientée vers moi, et elle bien campée sur ses appuis, parée à toute éventualité. Je pourrais la brouiller en deux temps trois mouvements, mais elle se sent tellement supérieure et sûre d’elle que je retourne dans ma cellule “déguster” mon “riz méditéranéen” devenu froid. Je n’ai même pas la volonté d’oser lui demander l’heure, je sais d’avance qu’elle ne me répondra pas.

Je ne vous fais pas de dessin sur les qualité gustatives de ce riz médéterranéen, il est largement à la hauteur des autres plats dégustés jusque-là. Peut-être moins pire, quand même. On va dire le moins mauvais de tous. Je prends tout mon temps pour manger, j’hésite même à compter les grains de riz, histoire de m’occuper.

Cette fois, j’aurais mangé un bon quart de la barquette (à supposer qu’elle fasse entre 250 et 300g, ça ne fait quand même pas bézef : entre 60 et 75 grammes pour les nuls en maths !-. Notez bien que je n’ai rien contre les nuls en maths mais si ça peut vous aider à compter, ça me fait plaisir.

Comme à mon habitude, je dépose mon plat au sol, assez loin du lit. Je ne suis pas tombé la nuit dernière, mais deux précautions valent mieux qu’une.

Pour cette nuit, j’envisage un petit changement d’organisation, pas grand chose, mais de quoi gagner un tout petit peu en confort : Je vais border la couverture de survie au pied du lit ! Ça n'a l’air de rien, mais ça m’évitera bien des courants d’air au bout du lit à chaque fois que je bouge, et ainsi d’avoir froid aux pieds. Comme la veille, je me fais un oreiller de fortune avec les mêmes composants : paquet de mouchoir, short, t-shirt. La nuit va pouvoir commencer, bien qu’il soit sans doute très tôt (j’estime entre 20 et 21 heures grand max).

Je mets évidemment beaucoup de temps à m’endormir, je suis tellement déboussolé et déstabilisé, ça cogite et ça continue de tourner en boucle., chaque tentative de pensée autre me ramène en très peu de temps à un événement ou à un autre des dernières 30 heures.

Puis le marchand de sable finit par passer, ou c’était peut-être Morphée.

Lorsque je me réveille, tout est calme, il n’y a pas le moindre bruit autour de moi. JE tends l’oreille, et vraiment, je n’entends strictement rien (en dehors bien sur de ce putain de ventilateur). Je mettrai ma main à couper (bon disons plutôt un ongle) qu’il est entre deux et trois heures du matin. J’ai envie de pisser, mais sachant qui est de garde, je préfère me tourner et chercher une position qui appuiera moins sur ma vessie, plutôt que d’avoir à affronter cette furie. Je vais mettre un long moment à me rendormir, je vais avoir mal un bon moment et une envie difficile à contenir au prochain réveil, mais je ne reverrai sans doute pas cette s*** p*** !

Lorsque je me réveille à nouveau, c’est toujours calme, mais je soupçonne quand même d’être sur le matin. Je décide de ne pas appeler tout de suite, car j’entends la couverture de survie de mon voisin remuer, je pense qu’il ne va pas tarder à appeler pour aller fumer, je pourrais alors voir qui est de garde.

Et effectivement, ça ne traîne pas. Mon voisin appelle, et bonne surprise, c’est le même gardien sympa que j’avais eu le lundi matin. Je n’irai pas jusqu’à dire que ça me met du baume au coeur, mais je n'appréhende pas de demander à aller aux toilettes ou de demander l’heure.

Au retour du fumeur dans sa cellule, j’interpelle le gardien pour aller aux toilettes, et j’en profite donc pour lui demander l’heure. Il est à peine plus de sept heures.

Peu après, le gardien repassera pour me proposer un petit déjeuner, que j’accepte bien volontiers. Même si ses Pépito sont encore plus à la’échéance de la date limite de consommation, il sont encore comestibles, et toujours meilleurs que les plats préparés. Quant au jus de pomme à base de concentré industriel et chimique (arômes artificiels, conservateurs, sucre, et j’en passe), je le dilue dans ma bouteille d’eau, ça en devient presque bon, et me permet de rester bien hydraté. C’est toujours ça de pris, et je retrouve même un certain plaisir à boire.

Après ce petit déjeuner pantagruélique, j’interpelle à nouveau le gardien pour pouvoir aller faire une toilette : Depuis mon départ le dimanche matin, je n’ai pas pris de douche, je me suis vaguement débarbouillé avec des lingettes à usage unique, je me sens clairement sale. Je lui demande donc s’il me permet d’aller faire un brin de toilette, et je l’averti que je risque d’en avoir pour un moment. Il accepte bien volontier, ce type mérite une médaille.

J’avais pris soin de glisser dans la poche de mon short la lingette utilisée la veille. Une fois dans les toilettes, je commence par laver cette lingette au savon liquide à main, je me déshabille, et je me lave comme faisaient nos ancêtres : À l’eau, au savon, et au gant, en me frottant partout partout, puis en rinçant ma lingette pour me rincer. C’est con mais ça me fait un bien fou.

J’en profite pour retourner mon slip et mon t-shirt, vieux trucs de voyageurs quand on n’a pas de rechange ! Système-D ! L’autre avantage que je vois à retourner mon t-shirt, c’est que ce sera moins ostentatoire : Le mot PORSCHE écrit en gros au milieu du t-shirt, je ne suis pas sûr que ça plaide en ma faveur ! Je porterai donc mon t-shirt à l’envers jusqu’à ma sortie (sans scrupule et sans gêne).