10. Nouveaux chefs d’inculpation.

Posté le : 18/06/2025 par doudi.

La matinée tire en longueur, au rythme des pauses clopes de l’autre détenu, des pauses toilettes, et des changements de gardien.

Outre mes pensées récurrentes, et mes révisions des tables de multiplication, je ressens le manque d’activité physique, le besoin de bouger. Je songe à faire du sport (façon prisonnier taulard dans les films d’actions), mais le problème de l’hygiène est un frein insurmontable, d’autant que je transpire assez vite au moindre effort : pas question de finir en nage, et de ne pas pouvoir me laver ensuite. Je continue donc à ne rien faire, juste à laisser aller mes pensées, en changeant le plus souvent possible de position.

Dans le courant de la matinée, l’agent (toujours la même) qui m’a placé en garde à vue débarque, fait ouvrir ma cellule, et me demande de la suivre. Retour au deuxième étage, dans son bureau que je commence à connaître un peu trop par cœur. Le seul avantage que je vois à ce bureau, c’est la vue sur l’extérieur, le ciel, les arbres… La météo est pluvieuse ce matin, ça commence à plomber l’ambiance. Chaque fois que j’ai eu à aller dans son bureau, ça a toujours été pour une mauvaise nouvelle. Je doute que mon karma s’arrange cette fois encore.

Une fois installée, elle éparpille quelques pages, puis m’annonce froidement que le procureur, à la lecture des faits et des rapports médicaux, a décidé d’ajouter le chef d’inculpation de “rodéo motorisé”.

Je suis effondré, car je saisis instantanément ce que cela implique : la saisie définitive de la voiture pour destruction ou vente aux domaines, sans aucun espoir de la récupérer.

Pour avoir déjà assisté à du rodéo urbain, ou en avoir vu à la télévision, je ne vois vraiment pas le rapport, mais je cerne parfaitement la finalité et les moyens mis en œuvre pour me nuire.

Elle ajoute que les “victimes” ont obtenu auprès de l’IMJ huit jours d’ITT (Incapacité Totale de Travail). J’hallucine totalement ! A les voir gesticuler et m’agresser comme ils le faisaient après l’incident, ils ne seraient plus aptes à travailler ? Mais de qui se moque-t-on ? Bien entendu, je garde cette pensée pour moi, d’autant plus qu’au moment, je suis tellement abasourdi par l’annonce précédente que je ne réalise même pas.

Pour bien enfoncer le clou, elle m’annonce qu’ils ont décidé de porter plainte à leur tour, et de se porter partie civile au pénal. Ben voyons…

Aucun doute, ils mettent tout en œuvre pour me charger au maximum. C’est de l’acharnement pur et simple. S’il avaient pu trouver autre chose, je ne doute pas qu’ils l’auraient ajouté.

L’agent m’informe que mon avocat vient d’en être informé également, et qu’il est en route, il devrait arriver dans une trentaine de minutes. Je ne me souviens plus si elle tente de me faire signer un truc, je suis tellement sous le choc que j’en fait un black-out. A cet instant, je suis un véritable zombie, incapable de la moindre réaction, partagé entre le désespoir total et la rage absolue.

Je suis remis en cellule, où je m'effondre lamentablement. Je crois qu’on peut le dire : comme une merde.

Lorsque mon avocat arrive, je suis de nouveau conduit dans la salle dédiée pour une séance de -toujours- trente minutes maximum. Je le salue, puis nous nous installons. Il a troqué son beau costume pour des vêtements plus “casual”, mais pas moins “cheap”.

Nous entrons aussitôt dans le vif du sujet avec le nouveau chef d’accusation. Il m’explique que pour qualifier un rodéo motorisé, il faut plusieurs infractions consécutives au code de la route. Plus précisément : “Un rodéo motorisé est un comportement illégal consistant, pour le conducteur d'un véhicule, à violer de manière répétée le code de la route par des manœuvres dangereuses qui exposent les usagers de l'espace public à un risque de blessures graves”. Le dépassement par la droite, puis le freinage, ça fait deux infractions. Ajouté à cela les “blessures”, qui deviennent des circonstances aggravantes. Je suis clairement dans de sales draps.

L’avocat est impressionné par les moyens mis en œuvre, il n’a jamais vu ça non plus, mais essaye de se montrer rassurant. J’avoue avoir un peu de mal à le croire sur le moment, et je commence à me faire à l’idée de devoir abandonner tout espoir.

Il me briefe sur la suite des événements : je vais être de nouveau interrogé, en rapport avec ces nouveaux éléments et ce nouveau chef d’accusation. Pour le coup, je ne dois surtout pas reconnaître les faits de rodéo motorisé : je peux choisir de ne pas répondre (garder le silence), éventuellement dire que je ne comprends pas, ou simplement refuser et ne pas reconnaître les faits (de rodéo). Si je reconnais les faits de rodéo, je peux dire adieu à la voiture. Il ajoute (texto) : “on va tout faire pour sauver la bagnole, et limiter la casse autant que possible”. Pour le coup, il en devient humain et parle comme vous et moi..

Il m’explique enfin comment va se dérouler la suite des événements : après le contre-interrogatoire, le procès-verbal sera transmis au procureur. Ce dernier peut, au choix :
- me proposer une CRPC (une procédure de Comparution sur Reconnaissance Préalable de Culpabilité), l'équivalent du fameux “plaider coupable” américain. J’aurais le choix de l’accepter ou de la refuser (si je considère qu’elle va trop loin). Si je l’accepte, elle devra encore être validée (ou pas) par le juge. Si elle est validée, l’affaire s’arrête là (au pénal). Si elle est refusée, je serai renvoyé devant un tribunal ultérieurement.
- il peut ne pas me proposer de CRPC, et demander une comparution immédiate (qui peut avoir lieu entre 24 et 72 heures plus tard),
- ou enfin, il peut demander un procès complet, en bonne et due forme, à une date ultérieure.

Et au-delà de ces trois options, il y aura aussi un autre procès, au civil cette fois (pour juger la plainte des “victimes”).

J’avoue que j’ai un peu de mal à comprendre, à me projeter, et à tout assimiler. Ça fait beaucoup d’informations, beaucoup de possibilités, beaucoup d’inconnues. Je m’en remets donc entièrement à mon avocat, et le lui indique. En même temps, ce n’est pas comme si j’avais vraiment le choix...

(petite parenthèse dans le récit : en écrivant ces lignes, j’en ai encore la tremblote, l’émotion est à son comble, et je suis à deux doigts de sombrer dans le premier truc qui traine. Heureusement que je n’ai pas un penchant pour la drogue, le tabac ou l’alcool, car nul doute que je me laisserai aller. Je vais me contenter d’un anxiolytique léger en attendant que ça passe !).

Nous remontons donc ensuite au deuxième étage, chez l’agent que je ne peux plus voir en peinture. Je lui ai bien trouvé un surnom, mais je vous l’épargnerai pour éviter toute grossièreté. Malgré la météo au moins aussi triste que moi, j’apprécie de revoir le ciel et les arbres. Je passerai l’essentiel de mon temps à regarder par la fenêtre.

Encore une fois, lors de cet entretien, mon avocat n’aura pas le droit à la parole, sauf à la fin, si on la lui propose. L’agent embraye direct sur les faits qui me sont reprochés, liste les chefs d’accusation, et me demande si je reconnais les faits.

Je reconnais (toujours) avoir doublé par la droite, je reconnais également avoir freiné après, mais je lui indique que je ne comprends pas le rodéo, et que par conséquent, non, je ne reconnais pas les faits de rodéo motorisé. Je vous passe les détails de la rédaction du procès verbal à deux doigts, les questions redondantes, le ton méprisant et limite agressif, les fautes d’orthographe et de grammaire, rien n’a changé de ce côté là.

Elle demandera tout de même à mon avocat s’il a des questions, il indiquera ne pas en avoir.

Je relis le PV avec mon avocat, puis je le signe. Elle nous informe ensuite que je serai transféré au tribunal de Nancy pour 14h, où je serai présenté au procureur, qui décidera de la suite à donner. Mon avocat en profite pour lui demander si c’est toujours le même procureur qui est de service ce jour, ce qu’elle lui confirme bien aimablement, rien à voir avec la façon qu’elle a d’être avec moi. Ce qui me réconforte dans le petit surnom que je lui ai attribué…

Je suis ensuite raccompagné en cellule. Mon avocat n’aura pas l’occasion de me dire un mot de plus, de me réconforter (ou de m’alarmer), ça ne fait pas partie de la procédure. Je le retrouverai dans l’après-midi, mais je ne sais pas encore trop quand. La procédure, bien que m’ayant été expliquée, reste très floue, je suis dans un brouillard tenace et épais.

Je ne vais pas vous mentir : à ce moment de ma vie, je suis partagé entre l'effondrement, et l’opportunité de changer de vie : quitter le club, abandonner la voiture (de gré ou de force), je devrais même plutôt dire “les voitures” (de collection), démissionner de la présidence du club, et tout plaquer. Partir pour une autre vie à laquelle j’aspire : plus proche de la nature, loin de la foule, loin des cons, et loin des obligations liées à la charge mentale que réclament le club, nos investissements, mon métier et notre mode de vie. J’y vois une occasion unique qui ne se représentera sans doute jamais, et qui ne me demandera pas de me justifier auprès des uns et des autres. Cette pensée me hante encore au moment où j’écris ces lignes, et pourrait bien me travailler encore un moment. Bien sûr, tout va aussi dépendre de la suite des événements, mais c’est très présent, presque obsédant. Le timing s’y prête vraiment bien.

La “pause déjeuner” va me sortir quelque peu de ces sombres pensées. Pas le choix du menu, aujourd'hui. Pas de "repas de gala" pour le dernier jour : ce midi, ce sera -comme la veille au soir- riz méditerranéen. Je ne fais pas la fine bouche, je sais que c’est mon dernier repas ici, et que je devrais mieux manger ce soir. Du moins je l’espère et j’y crois dur comme fer.

Il parait que les émotions, ça creuse : je peux démentir aisément, si j’ai mangé vingt grains de riz, c’est le bout du monde, et ils ont vraiment eu du mal à passer. Je ne suis vraiment pas du genre à gâcher la nourriture, habituellement, mais là, sérieusement, ça ne passe pas. J’ai pourtant l’estomac qui gargouille et qui proteste, mais la gorge est bien trop nouée pour laisser passer autre chose que de l’eau…

Je finis par m’allonger, les larmes au bord des yeux, et je reprends mon activité favorite depuis près de 45 heures : je patiente.

16 commentaires :

lucky-sc le 2025-06-19 :

Je n irai pas jusqu'à la tentative de meurtre.. Peut être blessures volontaires avec itt 8 jours ou un truc comme ça ! 😡😢

wb61 le 2025-06-19 :

Ouais , quoi qu'il arrive, c'est parti trop loin ...
Mais , tu auras toujours notre soutien et ce n'est pas un bleu qui rompera notre amitié et si besoin d'aide ☎️
😘

undy le 2025-06-20 :

Je reste sans voix !

JOJOLABRICOL le 2025-06-20 :

On est vraiment là dans un très  mauvais film, limite horreur en tout cas hyper stressant.
Partage de colère et de tristesse en lisant ce récit tant on ressent l'injustice et l'incapacité de pouvoir protester, oui beaucoup de tristesse pour toi et aussi pour Pascaline.
Pourquoi un tel acharnement, pourquoi briser des gens de cette façon jusqu'à mentir pour mieux y parvenir?
Je formule des vœux sincères pour que rapidement tout s'arrange

Fantomas911 le 2025-06-20 :

Je suis convaincu que tu es homme à faire face à tes erreurs mais ces policiers n'ont pas cette vertu. La vérité ne leur suffit pas. Ils veulent le pire pour toi. Un jour ils feront la magouille de trop. J'en suis convaincu. 
Le civil peut également faire des dégâts. 
C'est malheureux à dire mais à ta place, je n'aurai jamais avoué avoir freiné. Ces gents ne valent pas autre chose. 
Tes idées noir finiront par passer.
En tous cas, je vous souhaite beaucoup de courage. 
A très bientôt.  

Olivier76 le 2025-06-20 :

Je reste sans voix ... Nous vous souhaitons beaucoup de courage. 
Bises à tous les deux

Mm le 2025-06-20 :

On aimerait tellement plaider ta cause.
Non pas défendre ta connerie d'un moment mais corriger tout le reste et faire mentir l'image de dangereux personnage sans foi ni loi que cette équipe a voulu te coller sur le dos pour se faire plaisir du haut de leur toute puissance.
Toute ta vie, personnelle, professionnelle, associative (ici) démontre tout le contraire... comment le faire savoir ?!!!

zebulon le 2025-06-20 :

Tout cela est Hitchcokien par TES mots. Ignoble et dégueul..... par les faits.

wb61 le 2025-06-20 :

Le bleu doit connaître les lois du bout des doigts, l'observation, le petit coup au Q du pare choc , puis les pansements nounours pour une itt de 8 jours , la GAV prolongée...
Tout est prémédité, je reste persuadé que tu as été la "cible " du weekend par un Porsche phob ...
Il faut résister ! 

Patrick-R le 2025-06-20 :

Est-ce que l'identité du couple t'est connu à ce moment du récit ? 

aubelix 14 le 2025-06-21 :

rodéo urbain ?  eh bin , pourquoi pas ?  par contre quand c'est des branleurs avec des pocket ou méme des cross non homologuées , voir volées , dans les citées  la consigne est de ne pas aller les déranger ou les controler pour éviter de déclancher des émeutes ......

c'est ce qu'on appelle une justice a deux vitesses , ca ! 

Fantomas911 le 2025-06-21 :

Certains le savent déjà, j'ai été policier pendant 21 ans en Belgique dont 5 années motocycliste à la police des autoroutes. 
J'aimerai préciser que l'assermentation d'un policier ne tient plus lorsqu'il est impliqué dans un fait. Pour ma part, j'aurai imposé au rédacteur le fait que le policier a brandi sa carte de légitimation et que des intimidations s'en sont suivis.
Je réagis à une affirmation qui m'a été faite au téléphone. Cela peut toujours servir. Il s'agit de VOTRE déclaration et vous décidez SEUL de se qu'elle peut contenir.
Les gardes à vue ne sont pas adaptées pour les gents comme nous. C'est pour cela qu'elles nous affectes beaucoup.
Courage à vous deux.

68bass le 2025-06-21 :

moi aussi ,j'ai la gorge qui se serre en lisant tout ça ! mais dans quel monde on vit ? a Mulhouse ce matin, un véritable rodéo urbain : bilan, 20 PV, 1 saisie et personne en GAV !

Patrick-R le 2025-06-21 :

J'ai quitté Montbéliard sans regret en partie pour cette raison : rodéo en plein centre ville, mariages maghrébins ou turcs qui tournaient également aux rodéos et à l'étalage de grosses cylindrées bruyantes DEVANT le commissariat de Police et au final une seule interpellation, le jour où c'est carrément un Lamborghini qui est arrivé...
Si je n'avais pas eu à craindre pour ma liberté ou l'intégrité des piétons et automobilistes non concernés, j'aurais commis des actes très hautement répréhensibles ! 
Et pourtant, ils n'étaient jamais dérangé et bénéficiaient même parfois d'escortes policière pour dégager de la mairie sans foutre le basard (la poussière sous le tapis quoi). 

Fantomas911 le 2025-06-21 :

D'où l'incompréhension du verdict de Doudi.

cecitofe le 2025-06-21 :

Ainsi va notre monde ou la politique du chiffre l'emporte sur la raison, le discernement et surtout le courage! On publie une loi sur les rodéos pour rassurer la population puis on publie des stats pour démontrer que la loi a été efficace. Bien plus facile d'arrêter l'un d'entre nous qui va obtempérer à la première injonction plutôt que de traquer les caids de la cité.