11. Transfert au tribunal de Nancy

Posté le : 22/06/2025 par doudi.

Bien après le déjeuner, on viendra me chercher pour me transférer au tribunal. Cet “hôtel” de police porte bien mal son nom, le ménage n’est même pas compris !  On me demandera de nettoyer ma cellule et de la vider de tous mes déchets (autrement dit, ma couverture de survie et ma barquette de riz). Les poubelles dans le couloir dégueulent de partout, je déposerai donc tout à coté, faute de mieux. Je fais un dernier saut aux toilettes, préventivement au trajet en voiture, afin de le rendre moins inconfortable, surtout que j’ai bien bu.

À la sortie du couloir, deux agents m’attendent : ce sont eux qui vont m’accompagner au tribunal. Ils me demandent de leur remettre ma bouteille d’eau (une bouteille de 33cl, on ne sait jamais, je pourrais m’en servir comme d’une arme, surtout à moitié pleine). Et ils m’informent qu’ils doivent me mettre les menottes. Pardon ? Sérieusement ?

Visiblement, oui, sérieusement. Ils n’ont pas l’air de vouloir rigoler. je tends donc les mains devant moi, mais non : ce sera dans le dos ! Quitte à vous humilier, autant le faire au maximum. Quitte à vous faire souffrir, autant le faire jusqu’au bout du bout. Dire que je ne suis plus à ça près serait un bon gros mensonge : ça m'humilie, ça me dévalorise, ça m’avilie, ça me rabaisse plus bas que terre. Ils sont maîtres dans l’art de vous faire passer pour une grosse merde. J’ai envie de leur rappeler pourquoi je suis là, je n’ai tué personne, je sais n’avoir blessé personne non plus, mais je sais aussi qu’il me vaut mieux la fermer. Alors je m’enferme dans le mutisme. Et je souffre en silence, plus seulement moralement, mais aussi physiquement, maintenant : je trimballe des tendinites aux deux épaules depuis plus de cinq ans, qui ne sont toujours pas complètement guéries. Et ben là, je peux vous dire qu’elles se sont rappelées à leur bon souvenir ! Je n’avais plus souffert autant des épaules depuis des mois, et la position induite par les menottes m’a bien tiré sur les tendons.

On m’oriente vers la voiture : un agent devant, un autre derrière, des fois qu’il me viendrait à l’idée de prendre la poudre d’escampette avec les menottes dans le dos… Définitivement, je suis considéré comme un (très) grand délinquant, quasi un tueur de flic, ça ne fait plus aucun doute.

L’installation dans la voiture est douloureuse, il faut se contorsionner, et mes épaules ne me permettent pas toute la flexibilité nécessaire. Je souffre, mais je serre les dents, je ne leur ferai pas le plaisir de leur montrer ma douleur. L’agent installé à côté de moi viendra m’attacher ma ceinture de sécurité sans ménagement.

En cours de route, je tente à plusieurs reprises de changer de position, car les menottes, outre me tordre les bras et me tirer sur les épaules, cherchent à s'incruster dans la peau de mon dos, prises en étau entre le siège et ma colonne vertébrale. C’est franchement inconfortable, je vous invite à tenter un jour de faire un ou deux kilomètres en voiture avec les mains dans le dos (mais s’il vous plaît, ne faites pas ça en étant au volant), vous aurez un petit aperçu de ce que ça peut donner.

Nous traversons Lunéville par des petites routes, nous passons par le centre historique, devant un château et quelques monuments qui sont sûrement incroyables, mais aujourd’hui, je n’ai vraiment pas la fibre touristique. Et puis visiblement, mes guides du jour ne semblent pas disposés à me faire l’article de leur ville.

Le trajet se passe dans un silence quasi total : Les seuls mots échangés par les deux agents seront pour ouvrir ou refermer la fenêtre. On ne me demandera pas si j’ai chaud ou froid, ni si les courants d’air me gênent ou non. Je ne suis même pas quantité négligeable : je n’existe tout simplement pas.

En revanche, j’aurais tout le loisir de constater leurs nombreuses infractions : Comme nous sommes partis (très) en retard (nous avons rendez-vous à 14 heures), les agents se permettent des vitesses que même moi je ne me permets pas. Même les radars pédagogiques croisés semblent outrés par la vitesse de passage. Et cela sans gyrophare ni sirène. On ne parlera pas non plus des feux oranges grillés, des stop coulés. Je suis franchement outré. Mais visiblement, le code de la route n’est pas le même pour tout le monde. Mais qui suis-je pour juger ? Je suis bien mal placé.

L’arrivée au tribunal de Nancy est quelque peu chaotique, les agents ne sont pas en phase sur le lieu, et encore moins sur la façon d’accéder au parking, mais j’avoue que ça me laisse parfaitement indifférent. Nous finissons par arriver par l’arrière du tribunal, au niveau du sous-sol. On me fait sortir, toujours menotté dans le dos, et on m’oriente vers le bâtiment.

Dans le sas d’accès, plusieurs agents sont installés sur des marches, en train de fumer (dans un lieu public, donc, et à l’intérieur). Visiblement, il n’y a que moi que ça choque, et que ça dérange, l’odeur du tabac m’est insupportable sur le moment.

Je suis aussitôt conduit vers une nouvelle cellule, on m’explique qu’en attendant mon avocat, je devrais patienter là. C'est seulement à et instant qu'on me retire les menottes. À nouveau je fais le tour du propriétaire, et là, ce n’est pas la même chanson : C’est sale, il y a des graffitis partout (feutre, marqueur, gravure…), du sol au plafond ! La lumière est faiblarde, et tout est bétonné. Comme dans l’autre cellule, il y a bien un espace “lit” au fond, mais cette fois ni latte de bois ni paillasse. Du béton, rien que du béton.

Dans l’angle à droite en entrant, on devine un ancien emplacement de WC : une plaque métallique épaisse est soudée au sol, et deux parois métalliques sont fixées au mur de chaque coté.

La porte, enfin, ne dispose que d’un hublot rectangulaire, d’environ 20x40cm, opacifié par les différentes gravures successives. C’est à peine si on arrive à voir à travers. Elle ne se ferme que de l'extérieur, par des loquets coulissants.

L’attente sera longue, là aussi : dès mon arrivée, on m’a fait comprendre que je n’étais pas prioritaire. À nouveau je vais perdre toute notion du temps. Je sais qu'il était environ 14h15 lorsque nous sommes arrivés au tribunal (grâce à l'horloge de la voiture).

Heureusement, cette fois, j’ai un peu de lecture : Les graffitis, témoignages des passages des uns et des autres, vont m’occuper un petit moment. Cela dit, ne vous méprenez pas : ce ne sont pas franchement des romans d’amour ! Entre les "publicités" pour obtenir de la drogue (via des pseudos à contacter sur les réseaux sociaux), les traces de passage avec juste un nom et une date, et les insultes vis à vis des forces de l’ordre, il ne faut rien espérer d’autre. C’est assez vite lassant, voire désespérant. Je me demande -quand même- comment (et avec quoi) ils ont pu faire ces tags (surtout au plafond), alors que je n’ai rien dans les poches, et juste un short et un t-shirt sur moi (et toujours pas de lacets, bien entendu).

Ne pouvant m’allonger, je décide donc de marcher un peu. Je fais des “huit” dans la cellule, histoire de bouger un peu, mais pas trop vite pour ne pas me mettre en nage. Et de toute façon, la position assise est trop inconfortable. Ça va m’occuper un moment, un long moment, sans que je ne puisse le quantifier avec précision, je n’ai toujours pas l’heure.